Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Blog d'un citoyen rennais engagé pour une société juste, respectueuse des hommes et de notre environnement. Élu depuis juin 2020 à la mairie de Rennes, délégué à l'agriculture urbaine et l'alimentation durable, élu des quartiers Saint-Martin et Bellangerais. Je travaille dans une collectivité locale sur l'animation d'un Projet Alimentaire Territorial afin d'accompagner le développement de l'agriculture biologique, les circuits courts et l'accès à une alimentation saine et équilibrée pour tous. Ancien co-président d'un conseil de quartier

Blog de Ludovic Brossard

Pour une nouvelle donne économique sur la Métropole rennaise

Pour une nouvelle donne économique sur la Métropole rennaise

Quel modèle économique pour assurer le développement futur de Rennes et des communes de sa métropole? Comment construire la prospérité tout en prenant le virage de l’écologie et vivre de façon soutenable vis à vis des ressources naturelles? Comment s'assurer que ce développement profitera à tous et à toutes? Faut -il prôner la décroissance, la croissance "verte" ou faire confiance au libéralisme économique?

L'économie actuelle n'est pas durable, trop extractive, elle est à l'origine d'un bouleversement climatique majeur. Les villes sont en première ligne face à cet enjeu car, bien qu'elles n'occupent que 2 % des terres, elles sont responsables de 70% des émissions de gaz à effet de serre (source: Nations Unies-habitat, 2011). 

Pour imaginer un modèle économique plus durable, regardons les innovations, nombreuses sur notre territoire et qui montrent des alternatives à l'économie dominante.

Entreprises solidaires, coopératives, associations, artisans, agriculteurs.rices ou citoyens.nes, ils.elles dessinent la voie d'un développement plus soutenable et révèlent une singularité rennaise en matière de développement économique. Si ces initiatives répondent aux enjeux de la transition écologique, comment les développer et inscrire notre métropole comme un territoire où chacun.ne contribue à relever les défis d'une société plus durable, inclusive, participative?

Les municipales qui approchent nous donnent l'occasion d'aborder ces questions. Les compétences de la ville et de la métropole permettent en effet de déterminer quel modèle économique promouvoir sur nos quartiers, communes et villes de la métropole rennaise.

Sommaire :

  • 1. Face à la dégradation de l'environnement, repenser notre modèle de développement
  • 2. Nos solidarités à l'épreuve du climat: donner une dimension sociale à la transition écologique
  • 3. S'appuyer sur nos institutions pour construire des sociétés plus résilientes
  • 4. Coopérer pour ne pas que tout s'effondre?
  • 5. Une nouvelle donne économique pour Rennes et sa métropole
  • 6. Développer l'économie symbiotique sur nos territoires
  • Conclusion
1.Face à la dégradation de l'environnement, repenser notre modèle de développement

Depuis 50 ans, les dégâts du libéralisme économique sont incontestables sur la dégradation de notre environnement, la crise de biodiversité ou le dérèglement climatique. La libéralisation financière, l'accumulation de capital et la spéculation; dont les politiques économiques ou fiscales ont successivement désarmé la régulation; comme la concurrence économique exacerbée ont amplifié les conséquences d'un modèle de développement déjà basé sur une consommation à outrance des ressources naturelles. Rappelons que l'approvisionnement énergétique de nos sociétés est issu en quasi totalité de matières extraites de la croûte terrestre et sont donc non renouvelables.

L'humain est devenu le premier agent géologique du globe, à tel point que notre capacité à bouleverser les équilibres géochimiques de la terre nous a fait rentrer dans une nouvelle ère géologique. Après l'Holocène donc, période entamée après la dernière glaciation et qui a couvert les dix derniers millénaires, nous entrons dans ce qu'on appelle l'anthropocène, que certains économiques nomment plus justement le capitalocène, l'économie productiviste étant pour ces économistes la cause de cette transition géologique. La date du dépassement (de plus en plus précoce, cette année le 29 juillet ) qui correspond au moment où l'humanité a consommé les ressources que la nature peut renouveler en 1 an, illustre bien la folie dans laquelle nous vivons et notre incapacité à inverser cette tendance. Pour preuve, nous épuisons les réserves de pétrole environ un million de fois plus vite que le temps mis par la nature pour les constituer. Au rythme de la consommation actuelle, les différentes estimations prévoient l'épuisement des ressources prouvées dans moins de 50 ans. Même sans réchauffement climatique, l'humanité devra donc réduire sa consommation d'énergie fossile. Malheureusement, "il reste assez de charbon et de pétrole à extraire pour engendrer un dérèglement climatique majeur" (Hélène Gassin, Saison Brune de Philippe Squarzoni, 2012).

Le réchauffement climatique actuel, causé par une trop forte concentration de gaz à effet de serre dans l'atmosphère n'est qu'un symptôme parmi d'autres d'une maladie qui ronge l'humanité, la croyance en une prospérité qui n'existerait qu'à travers la croissance infinie de nos besoins et qui justifierait une consommation effrénée d’énergie fossile. Cela ne pourrait être corrigé à la marge, en verdissant quelques politiques ou par le seul fait d'une taxe carbone dont on voit les difficultés et les résistances à sa mise en place.

Notre système économique, basé sur une croissance perpétuelle ne peut fonctionner sans périphéries ni externalités. Il doit toujours y avoir une zone d’extraction, d’où les matériaux sont prélevés sans paiement intégral et une zone d’élimination, où les coûts sont déversés sous forme de déchets et de pollution. Alors que l’échelle de l’activité économique augmente, jusqu’à ce que le capitalisme affecte tout, de l’atmosphère aux fonds marins, la planète entière devient une zone de sacrifice : nous habitons tous à la périphérie de la machine à profit.

Georges Monbiot, militant écologiste

A l'origine de ces bouleversements, un système économique qui n'est pas plus au service des habitants que des territoires, incapable de répondre à l'intérêt collectif. Seuls 3 à 5% des flux monétaires qui transitent par les sphères financières sont réinvestis dans l'économie réelle, le reste des échanges étant purement spéculatifs (Source: Paul H. Dembinski, "Economie et finance globale. La portée des chiffres"). La finance spéculative assèche les capacités de financement de l'économie réelle sur nos territoires, au lieu de dépendre de la production et des échanges, elle est parvenue à inverser la relation" et "n'engendre plus la prospérité de nos sociétés" pour, au contraire, "précariser les conditions de vie intime et collective de l'immense majorité de la population" (Servet, 2010).

Les forces politiques qui défendent aujourd'hui ce modèle de croissance ou qui tentent de verdir leurs politiques en investissant insuffisamment sur la transition écologique sont vouées à l'échec. La transition écologique doit se construire sur la critique de ce système économique et s'appuyer sur un développement plus soutenable, au service de la population et de la planète. C'est ce que démontrait déjà Nicholas Georgescu-Roegen en 1978. Ce dernier évoquait alors la nécessité de passer d'un modèle de croissance à une bioéconomie en relocalisant la production d'objets qui n'excède pas les besoins réels et utiles auxquels elle répond. Une économie qui doit se resynchroniser au rythme de la production de la biosphère.

Projet Open sky à Pacé, la démesure d'un projet qui ne répond plus aux exigences d'une société plus durable (crédit photo: compagnie de Phalsbourg)

Projet Open sky à Pacé, la démesure d'un projet qui ne répond plus aux exigences d'une société plus durable (crédit photo: compagnie de Phalsbourg)

2.Nos solidarités à l'épreuve du climat: donner une dimension sociale à la transition écologique

Si nous connaissons le "coût" environnemental de notre modèle économique, n'oublions pas que ses conséquences, comme le réchauffement climatique, en fragilisant les réseaux d’approvisionnement en eau potable, en énergie, ou en aliments, s'attaque d'abord aux populations les plus vulnérables. Celles et ceux qui vivent dans des logements précaires ou sur des territoires fragiles. Si aujourd'hui, pour beaucoup de Français, le réchauffement climatique reste une donnée abstraite, ses conséquences sont pourtant bien réels et contraignent nos concitoyens à s'adapter.

Regroupés au sein du MedEcc ( Mediterranean Experts on Climate and Environmental Change) des chercheurs ont présenté le 10 octobre dernier un rapport qui montre que la Méditerranée est une des zones du monde qui sera la plus impactée par le changement climatique, avec une hausse des températures supérieure à la moyenne, menaçant ainsi les ressources agricoles et en eau des pays méditerranéens.

La France n'échappera pas à ce scénario, que cela soit dans le Vaucluse ou dans les Vosges. En Bretagne, on s'adapte déjà. Face aux sécheresses à répétitions, la crainte de manquer d'eau potable pousse les syndicats d'eaux à connecter les réseaux d'eau entre eux et engager des budgets importants pour assurer aux populations une quantité d'eau potable suffisante. Comme l'illustre le projet très décrié de l'Aqueduc Vilaine Atlantique qui va créer une liaison de 90 km entre l'usine de Férel à l'estuaire de la Vilaine jusqu'à l'usine de Villejean à Rennes, pour un cout de 30 millions d'euros.

Le financement de la transition écologique comme le coût de l'adaptation au réchauffement climatique vont mettre sous pression les budgets de nos collectivités avec le risque d'accentuer la "pression fiscale" exercée sur les ménages ou les entreprises. Il est donc salutaire de remettre en cause notre modèle de développement et interroger nos choix politiques en faveur d'un modèle économique qui inspire encore sur nos territoires des projets qui n'ont plus de sens ("Open Sky" à Pacé, projets d'infrastructures routières, fermes usine...) et qui offrent des perspectives à rebours de ce qu'il faudrait faire et financer. Même si le financement de la transition écologique doit venir de l'Europe (voir le projet de Pacte Finance Climat), localement, nous aurons à faire des choix et prioriser des projets ou des dispositifs (financement des transports collectifs, mobilité douce, rénovation thermique des bâtiments...) sans gréver le budgets dédiés aux solidarités et la lutte contre les exclusions. Le PCAET (Plan Climat Air Energie Territorial) de Rennes Métropole propose déjà d'injecter 350 millions d’euros sur la période 2019-2024 notamment pour aider à la rénovation des logements. Ce budget sera t'il suffisant pour financer l'augmentation des fréquences de bus ou produire localement des énergies renouvelables?

Le niveau de vie médian de la métropole rennaise (21 490 € annuels) est supérieur à celui de l’ensemble des métropoles hors Paris. Le taux de pauvreté dans Rennes Métropole est inférieur à celui de l’ensemble des métropoles. Le niveau de vie médian est toutefois plus bas à Rennes que dans les autres communes de Rennes Métropole et le taux de pauvreté y est nettement supérieur (17,4 % à Rennes, 6 % en dehors).

Le niveau de vie médian de la métropole rennaise (21 490 € annuels) est supérieur à celui de l’ensemble des métropoles hors Paris. Le taux de pauvreté dans Rennes Métropole est inférieur à celui de l’ensemble des métropoles. Le niveau de vie médian est toutefois plus bas à Rennes que dans les autres communes de Rennes Métropole et le taux de pauvreté y est nettement supérieur (17,4 % à Rennes, 6 % en dehors).

S'il faut de l'argent pour financer la transition, il est nécessaire également que l'ensemble des citoyens.nes et des acteurs économiques s'engagent dans cette voie. Les politiques futures devront donc susciter l'adhésion du plus grand nombre et inciter les acteurs économiques par un cadre réglementaire et législatif progressif et ambitieux. La tâche est d'autant plus compliquée que dans le même temps, les politiques menées sous le quinquennat du Président Macron creusent les inégalités (sources Insee). Il existe en effet un fossé important entre le discours du Gouvernement d'Emmanuel Macron et ses actes, qui trahissent une politique de droite. On l'observe notamment sur des questions de fiscalité: la mise en place de la taxation à 30 % des revenus du capital a entraîné une forte hausse des dividendes versés aux actionnaires. Et si dans le même temps, on peut observer des baisses d'impôts (en réponse au mouvement des gilets jaunes), le manque à gagner dans les caisses de l’État sera compensé par une diminution des dépenses sociales (assurance-chômage, pensions de retraite, allocation logement, etc.). A cela s'ajoute une marchandisation des liens sociaux, une baisse de l'investissement public et des budgets consacrés aux services publics. Comment dans ces conditions promouvoir une écologie qui ne soit pas perçue comme une contrainte, voire des privations? Comment financer cette transition sans investissements publics à la hauteur?

On le voit d'une part, le dérèglement climatique impacte les populations les plus vulnérables et d'autre part, le modèle économique fondée sur une croissance infinie des ressources naturelles n'arrive pas à résoudre le problème des inégalités sociales, voir les amplifie. Il nous faut donc mener de front le combat pour une société plus juste tout en garantissant à chacun de pouvoir vivre dignement. Il nous faut également imaginer ensemble des scénarios de développement qui répondent aux impératifs de  sobriété et de durabilité de nos consommations. Autant d'éléments qui montrent que la transition écologique ne peut être appliquée par une droite conservatrice (LR, RN) ou libérale (LREM).

3.S'appuyer sur nos institutions pour construire des sociétés plus résilientes

Promouvoir d'autres logiques économiques et productives pour répondre aux crises écologiques nous impose d'abord de préserver les mécanismes de redistribution voir d'étendre la protection sociale des populations les plus vulnérables. Pour cela, il est important de défendre nos institutions pour continuer à garantir une solidarité, même imparfaite. Bien sur, cet engagement ne doit pas empêcher toutes critiques vis à vis de nos organisations, dont le fonctionnement ne doit pas être figé dans le marbre de la République. La quête d'une société plus résiliente doit nous amener à imaginer d'autres modèles, y inclure plus de démocratie directe et participative et oser expérimenter (mutuelle municipale, projet d'urbanisme transitoire ou de tiers lieux...). Également, regarder avec bienveillance des exemples de communautés autogérées ou de zones à défendre, même si ces exemples ne sont pas généralisables. Frédéric Lordon évoque d'ailleurs ce "Lyrisme des cabanes" comme des décrochages individuels ou collectifs qui ont le mérite de nourrir un nouveau rapport aux communs (article publié sur le Monde Diplomatique d'octobre 2019: "Et la ZAD sauvera le monde").

Dans le même temps, il nous faut chercher des solutions à des échelles plus macroscopiques. Comme le fait Dominique Méda, sociologue et philosophe, sur la question du travail ("Comment rendre le travail plus moderne en permettant aux travailleurs de développer des trajectoires ascendantes, faisant plus appel à leurs compétences et leur permettant de continuer à apprendre, tout au long de leur vie?"). Voire, imaginer l'instauration d'un revenu minimum unique ou revenu universel.

Faire de la ville ou de l'intercommunalité des acteurs clefs de la transition. La tâche est d'autant plus ardue que nos pouvoirs publics, pourtant encouragés à agir par un nombre de plus en plus important de citoyens, citoyennes, militants et militantes associatifs.ves, tardent à remettre en cause ce modèle économique et engager des politiques à la hauteur des enjeux. Pire, elles en sont parfois complices. Récemment, la présence de Catherine Tissot-Colle au sein du comité de gouvernance de la convention citoyenne pour le climat, lobbyiste professionnelle et cadre dans une multinationale de l'extraction minière montre la main-mise des intérêts financiers sur la politique en France (rappelons que le Premier ministre est un ancien cadre d'Areva). Cette proximité du monde politique vis à vis des multinationales et de la finance ne peut qu'interroger sur les intérêts réels que défendent, parfois, nos institutions. Comment dans ces conditions ne pas comprendre la défiance de plus en plus grande des français à l'égard des institutions, 70% des français pensent d'ailleurs que "la démocratie ne fonctionne pas très bien" (sources: enquête Cevipof ). Comment non plus ne pas comprendre certaines actions non violentes de blocage de la part d'associations environnementales?

En attendant de voir advenir une société plus juste et équitable il nous faut donc préserver les liens de solidarité que nos collectivités organisent, au côté d'autres structures (associations, syndicats...) ou via des mécanismes de participation citoyenne que l'on doit encourager et amplifier localement (la Fabrique citoyenne sur Rennes: budget participatif, conseil de quartier, concertations...). C'est dans ces conditions que nous pourrons durablement réduire nos émissions de gaz à effet de serre et adapter nos territoires au changement climatique, concilier la bataille climatique et la justice sociale.

Chaque citoyen.ne doit pouvoir être acteur.rice et être considéré.e comme tel.le. Repenser la place des habitants.es au sein des institutions est donc primordial. Le risque est en effet trop grand de voir advenir une écologie de l'injonction, qui ne s’intéresse pas à réduire les inégalités et laisse une part de la population de côté. C'est bien là la principale leçon à tirer du mouvement des gilets jaunes.

Ne perdons pas de vue que les contributions des citoyens" à la transition" doivent être proportionnelles aux moyens et ressources dont chacun dispose aujourd'hui, et que les dispositifs de compensation, répartition, redistribution et péréquation doivent massivement rééquilibrer les efforts.

Julien Dossier, Renaisssance écologique, 2019

Jour de braderie à Chartres-de-Bretagne (source: comité des fêtes de Chartres-de-Bretagne)

Jour de braderie à Chartres-de-Bretagne (source: comité des fêtes de Chartres-de-Bretagne)

4.Coopérer pour ne pas que tout s'effondre?

Le festival "Du champs à l'assiette"* organisait en septembre dernier une conférence de Gauthier Chapelle, ingénieur et docteur en biologie et auteur de plusieurs ouvrages, notamment sur le biomimétisme et la collapsologie. C'est sur ce dernier thème que Gauthier Chapelle intervenait, co-auteur notamment de "L'entraide, l'autre loi de la jungle" avec Pablo Servigne, autre "collapsologue" de renom.

Cette conférence donnait l'occasion à Gauthier Chapelle d'aborder la question des alternatives au modèle économique dominant. Je m'y suis rendu d'abord sceptique sur la forme apocalyptique du discours de la collapsologie, en pensant notamment à l'effet négatif qu'il peut entraîner sur la mobilisation des citoyens.nes alors justement que cette mobilisation est la clef pour réussir la transition écologique. A ce propos, une étude publiée en 2015 par Nature Climate Change, et à laquelle a participé Christophe Demarque, maître de conférence en psychologie sociale à l'université Aix-Marseille, montrait justement que ce qui sera le plus efficace pour sensibiliser, sera non pas un discours alarmiste, mais la valorisation de ce que peut en tirer tout un chacun.

L'intervention de Gautier Chapelle m'a néanmoins rassuré sur un point:  c'est que nous ne sortirons de cette crise qu'à la condition de mettre en œuvre ce que l'espèce humaine fait de mieux depuis des millénaires: coopérer!

Ce constat, partagé bien avant lui par Albert Jacquard, Paul Ariès ou Majid Rhanema (lire son magnifique ouvrage: "Quand la misère chasse la pauvreté") est celui que l'on pouvait déjà imaginer après le rapport  Meadows de 1972: l'avènement d'un monde conscient de ses propres limites: ressources naturelles, capacité à résorber les déchets...et qui doit pousser ses habitants.es à composer avec ces limites en ajustant leurs consommations et en coopérant.

Pourtant, notre époque est marquée par une véritable crise de la coopération, qui se cristallise sous trois formes:

  • la « montée de la solitude, le monde du travail ne prémunit pas contre l’isolement et répond de moins en moins aux besoins de socialisation »,
  • « L’avènement, encouragé par la puissance publique, de nouveaux passagers clandestins qui maximise leurs bénéfices en socialisant leurs pertes »,
  • le besoin d’immédiateté, « la guerre contre le temps, qui inaugure une crise des horizons collectifs du fait d’une transition numérique hypertrophiée et d’une transition écologique atrophiée ».

Ces éléments sont repris par Eloi Laurent dans son dernier ouvrage (L’impasse collaborative : pour une véritable économie de la coopération, Les Liens qui Libèrent, 2018).

La transition écologique doit être mise en place par et pour les citoyens.nes à travers une gouvernance démocratique et un fort ancrage territorial. Les institutions étant la forme pérenne de la coopération sociale, c'est par les institutions que nos sociétés pourront se projeter dans le temps et donc impulser un changement de modèle. Mais c'est aussi par la forme coopérative que les alternatives au modèle économique dominant émergent, fortes d'initiatives qui font le pari de l'intelligence collective et du bien-être des habitants. 

* Événement coordonné par l’association CAP (Collectif Agriculturel de la Prévalaye), en partenariat avec l’INRA, la MCE, l’Ecocentre de la Taupinais, le Jardin des Mille Pas, Permag’Rennes, Le Pain qui court, Vert le jardin, Triptolème, Equi fait quoi ?, Semons l’espoir, Cuesta, Les Cols Verts dans le cadre de Prévalaye Paysanne et Plurielle. Avec les soutiens de : Dynaversity (Union Européenne), la Fondation Daniel et Nina Carasso, le Conseil de quartier Ouest (Rennes) et la Ville de Rennes.

Nous allons vers une conscience globale et il va falloir changer nos modèles économiques, je pense que nous allons voir un nouveau système émerger, je pense que les coopératives seront le nouveau modèle du 20e siècle, les coopératives des petites et moyennes entreprises qui sont plus agiles que les grandes sociétés mondiales

Jérémy Rifikin

5.Une nouvelle donne économique pour Rennes et sa métropole

Face à un système financier mondialisé, comment, sur notre territoire, faire émerger des alternatives qui, en plus de montrer une autre voie de développement, préservent également ce qui fait la spécificité de notre ville, sa solidarité? Comment, à travers le système que l'on souhaite promouvoir, passer de la compétition au mutualisme, passer d'une économie de l'abondance matérielle à une économie de la qualité?

En agissant localement, il sera difficile de répondre au problème d'ensemble qui est posé par le modèle économique productiviste, d'une part parce que nous n'en maitrisons pas tous les ressorts (la transition écologique a besoin d'un cadre règlementaire et législatif fort institué par l'Etat ou l'Europe) et aussi parce qu'un changement de cap ne pourrait s'opérer à une petite échelle sans mettre à mal les interdépendances qui existent entre les territoires.

Du point de vue économique, il nous est possible d'ouvrir de nouvelles perspectives sur nos quartiers, communes et villes qui incarneront l'aspiration collective pour une économie plus vertueuse. L'Economie Sociale et Solidaire (ESS), par son mode de fonctionnement (les excédents constitués et provenant d’une mixité de ressources sont prioritairement destinés au développement de l’activité car il n’y a pas d’actionnaire à rémunérer et leur appropriation individuelle est interdite) incarne parfaitement cette économie en transition. Rennes et les communes qui composent sa métropole accueillent déjà de nombreuses initiatives en matière de relocalisation des activités, innovation sociale, décentralisation énergétique, consommation collaborative (pair à pair), "open source", fablabs, promotion d’une agro-écologie paysanne et urbaine...

Perma g'rennes est une ferme agricole qui produit des légumes et des semences potagères sur 5 000m2 et qui propose un modèle en permaculture. http://permagrennes.fr/decouvrir-la-ferme/

Perma g'rennes est une ferme agricole qui produit des légumes et des semences potagères sur 5 000m2 et qui propose un modèle en permaculture. http://permagrennes.fr/decouvrir-la-ferme/

Ces initiatives, quelles soient privées ou publiques, montrent des exemples de ce qu'on appelle l'économie symbiotique:  un modèle économique régénératif qui affirme la possibilité de développer une relation symbiotique (c'est à dire de croissance mutuelle) entre des écosystèmes naturels prospères et une activité humaine intense, et ce dans tous les domaines de l'économie. Développé par Isabelle Delannoy dans son ouvrage "L'économie symbiotique, régénérer la planète, l'économie et la société" (Domaine du possible, Actes Sud, 2017), ce modèle pourrait inspirer à l'échelle de Rennes et de sa métropole, la transition écologique sur de nombreux sujets:

Cultiver la ville archipel et promouvoir une agriculture vivrière sans pesticides, de dimension humaine sur le territoire

Construire des alternatives à l'alimentation standardisée, l'agriculture chimique et ses méfaits et répondre aux besoins de nos concitoyens d'une alimentation locale et de qualité. Pour cela, il nous faut passer d'une vision de la nature comme une ressource ou un objet pour aller vers le "vivre avec " et dépasser ainsi le concept de service écosystémique comme l'exprime Alessandro Pignocchi (lire son interview dans Reporterre). En matière d'agriculture, des exemples montrent la voie localement comme la Prévalaye Paysanne (voir la ferme de Perma G'Rennes), ou la ferme urbaine des cols verts qui est un tiers lieu alimentaire installé sur le quartier du Blosne et qui propose aux entreprises l'installation d’espaces d’agriculture urbaine sur leur site.

Pour développer ces projets et installer de jeunes agriculteurs.rices, il faut que les collectivités se dotent d’outils de réappropriation du foncier en travaillant en partenariat avec des acteurs agricoles (SAFER, Terre de liens, Chambre d’Agriculture…), des acteurs intervenants sur la qualité de l’eau (CEBR…) ou d’autres acteurs économiques (Biocoop, GMS…) ou institutionnels (Région Bretagne…).

L'économie symbiotique propose des projets qui mêlent ainsi production agricole durable et promotion des liens sociaux. La reconstitution du stock de biodiversité et le stockage du carbone dans les sols doivent être les principes de base de cette agriculture, en diminuant l'élevage et en favorisant des modèles en polyculture élevage basés sur des itinéraires techniques sans pesticides. Si cette stratégie doit permettre de produire des aliments pour une consommation locale, elle doit permettre également de fournir une partie des matériaux de construction pour la rénovation de logements.

Développer un urbanisme écologique et un habitat accessible pour tous.tes

Rennes est une ville marquée par une politique très volontariste en matière d'habitat et qui réussit à contenir la hausse des prix des logements au regard des autres grandes villes française grâce à certains dispositifs, tel que le loyer unique. Cette politique permet de prévenir les fractures sociales et préserve par la mixité la cohésion sociale. Rennes s’affiche également comme l’une des agglomérations où le taux de pauvreté est le plus faible (source INSEE), comparé aux autres grands pôles urbains français, notamment en raison d’un taux de chômage plus faible et d’un fort dynamisme démographique. S'il est légitime de repenser le modèle métropolitain et son dynamisme il ne faut pas oublier la spécificité de notre ville: sa mixité sociale. Cette mixité, mesurée à partir des niveaux de vie, est plus importante que dans l’ensemble des autres métropoles. On note cependant de fortes disparités au sein du territoire métropolitain, en effet les deux tiers des personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté résident à Rennes et le dernier tiers dans les autres communes. Le taux de pauvreté y est nettement supérieur à Rennes (17,4 % à Rennes, 6 % en dehors). Au Blosne, à Maurepas, à Villejean et à Saint-Jacques-de-la-Lande, 24 % des habitants vivent sous le seuil de pauvreté (c’est deux fois supérieur à la moyenne métropolitaine qui s’établit à 11,3 %).

Pour proposer des logements accessibles et qui répondent à des critères de sobriété énergétique, il faut créer un effet de masse prompt à faire baisser les coûts de rénovation et donc travailler à l'échelle de filières régionales voir nationales de matériaux de construction. En travaillant sur l'emploi, la formation et les modèles économiques des entreprises du secteur. Sur Rennes métropole, il est possible de développer des réseaux locaux de filières de valorisation et de transformation d'éco-matériaux (bois, paille, produits dérivés du chanvre...) en s'appuyant sur des agriculteurs du territoire et des CUMAs (Coopérative d'Utilisation du Matériel Agricole), comme certaines collectivités le font déjà pour la valorisation du bois issu du bocage afin d'alimenter des chaufferies bois (piscine publique, lotissement, maison de retraite...).

Sur cette thématique, il est indispensable de travailler avec tous les acteurs, du BTP au bailleur social et privé. Certaines expériences montrent que des innovations sont possibles, par exemple, la rénovation de certains logements avec leurs habitants et en réutilisant certains matériaux issus de chantier de démolition. Le projet mené sur le quartier de Maurepas avec un bailleur public (Archipel habitat) et une entreprise spécialisée dans la récupération des matériaux (Bati'récup) est à ce titre très intéressant.

A Parthenay de Bretagne des habitants se sont rassemblés pour proposer à la municipalité de porter un investissement citoyen sur le toit photovoltaïque de la salle de sport. La municipalité a soutenu cette initiative (crédit photo: Bruded)

A Parthenay de Bretagne des habitants se sont rassemblés pour proposer à la municipalité de porter un investissement citoyen sur le toit photovoltaïque de la salle de sport. La municipalité a soutenu cette initiative (crédit photo: Bruded)

Produire une énergie renouvelable et partagée

Les coopératives énergétiques sont des modèles plus présents en Allemagne qu'en France. Les choix énergétiques de ces deux pays y sont pour beaucoup, la France ayant fait le choix de financer massivement le développement du nucléaire. Ces coopératives ont permis à l'Allemagne de devenir le premier producteur d'énergies renouvelables en Europe. A Bruz, un projet de production d’énergie renouvelable (photovoltaïque) permet de produire 26 MWh par an soit la consommation électrique annuelle de 26 personnes (hors chauffage). Ce projet a été porté par une association, la Garenne Solaire, qui s'est transformée en société d'investissement solidaire pour des énergies renouvelables (Siser) et  qui regroupe « 108 adhérents, essentiellement des Bruzois et des habitants des communes proches ».  Chaque année, la centrale dégage des bénéfices dont la moitié servent à financer d'autres projets d'énergies renouvelables. Cette forme permet l'accès à la gouvernance, une des conditions du succès d'un développement partagé.

En se développant sur notre territoire, souvent sur des modèles coopératifs, des entreprises montrent une économie qui ne se traduit pas par des renoncements mais par des standards de vie similaire qui "amènent énormément de bienfaits dans la vile collective et psychique des personnes" (Cynthia Fleury, "Les irremplaçables", 2015). Ces initiatives s'additionnent en effet pour former une alternative crédible, parce que créatrice de richesse et de travail. Durable également, car ces personnes qui s’organisent et entreprennent ensemble, constituent un mouvement social et économique solide, même face aux crises économique (entre 2012 et 2017, en Bretagne, 5 200 emplois ont été créés dans l'ESS). L'économie symbiotique, que ne renierait pas Saul Alinsky, tant elle s'inspire du "monde tel qu’il est" plutôt que du monde qui devrait être, est un idéal déjà présent sur nos territoire et qu'il nous faut aujourd'hui développer. 

6/Développer une économie symbiotique sur nos territoires

Cette économie ne saurait advenir sans l'appui des institutions qui doivent organiser son émergence, favoriser l'installation d'entreprises dans une métropole devenue un véritable écosystème. Sur le modèle de l'économie circulaire qui met en réseau des acteurs industriels, modèle sur lequel se développe l'entreprise sociale Phenix, qui propose aux entreprises de réduire le gaspillage et de valoriser leurs déchets. Mais l'économie circulaire ne doit pas nous faire oublier qu'il nous faut avant tout réduire l'accroissement des déchets (la loi sur l'économie circulaire qui sera voté en décembre apporte des avancées mais oublie de corriger le modèle consumériste de notre économie).

Créer un cadre favorable à cette économie pour passer d'expérimentations à une massification doit nous inciter à repenser nos outils de planification en matière d'aménagement du territoire (SCOT, PLUi-H...). Également mieux accompagner, par les services de la ville, les projets issus d'entreprises locales en faisant mieux coïncider les besoins locaux avec leurs projets d'entreprises. Coupler cet accompagnement par des plans d'investissements ambitieux sur la production d'énergies renouvelables ou la rénovation des bâtiments, développer une planification alimentaire (à travers le projet alimentaire durable) ou expérimenter la mise en place d'industrie manufacturière permettrait de donner de la visibilité aux porteurs de projets ou aux acteurs économiques soucieux d'inscrire leur modèle de développement dans la transition. S'appuyer sur des acteurs de la finance responsable pour financer ce nouveau modèle et pour ancrer l'argent dans un circuit économique local, développer la monnaie locale "galleco".

S'il est important de favoriser ce nouveau modèle, il ne s'agit pas d'abandonner les commerces et entreprises présentes sur les 43 communes de la métropole et qui se sont développés sur un modèle plus classique. Il s'agit de proposer, lorsque cela est possible, d'inscrire le développement de ces commerces ou ces entreprises dans une logique de réduction de leur empreinte carbone (réduction de la consommation énergétique, logistique...) et écologique (valorisation des productions locales...)

Également, nous devons orienter les choix des citoyens vers une consommation plus durable, cela en privilégiant l'installation de commerces de proximité et de dimension plus modestes qui dynamisent certaines communes rurales en proposant de multiples services. En s'appuyant également sur des initiatives d'habitants.es qui à travers des associations ou les conseils de quartiers favorisent la présence d'alternatives sur les quartiers (l'exemple de Trocabulles, association rennaise qui organisent le troc de vêtements et de jouets pour les enfants, présente notamment sur le quartier de Maurepas).

Derniers commerces de centre bourg, une opportunité pour redynamiser les bourgs ruraux comme ici avec "Le Guibra", une taverne associative et dernier commerce de Saint-Sulpice-La-Forêt. Outre son activité commerciale, le Guibra est un lieu de vivre ensemble ouvert quotidiennement à des activités culturelles et sociales proposées et mises en oeuvre par les habitants et associations de la commune de Saint-Sulpice-la-Forêt https://leguibra.fr/

Derniers commerces de centre bourg, une opportunité pour redynamiser les bourgs ruraux comme ici avec "Le Guibra", une taverne associative et dernier commerce de Saint-Sulpice-La-Forêt. Outre son activité commerciale, le Guibra est un lieu de vivre ensemble ouvert quotidiennement à des activités culturelles et sociales proposées et mises en oeuvre par les habitants et associations de la commune de Saint-Sulpice-la-Forêt https://leguibra.fr/

Les multiples initiatives qui émergent sur le territoire doivent inspirer Rennes et sa métropole pour que se développe un modèle économique singulier, qui préserve les intérêts de ses habitants et inscrit nos territoires dans une trajectoire bas carbone. Un modèle rennais, mélange de sobriété énergétique et de richesses sociales, une économie symbiotique, contributive. C'est bien ce modèle que nous devons développer pour l'avenir de Rennes et de sa métropole.

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article